Lucien Descaves (1861-1949) 
      Premier président de la Société J.-K. Huysmans de 1927 à 1946.

   Né à Paris le 18 mars 1861, mort le 6 septembre 1949, signataire, en 1887, avec Paul Margueritte, Paul Bonnetain, Gustave Guiches et J. H. Rosny, d’un pamphlet publié dans le supplément littéraire du Figaro le 18 août 1887 (Manifeste des cinq), contre Zola à l’occasion de la sortie de son roman La Terre, Lucien Descaves s’est rendu célèbre par un roman antimilitariste, Sous-offs (Tresse et Stock, 1889), qui lui valut un procès. Il fut acquitté le 15 mars 1890.
   Il a laissé une œuvre considérable, composée de romans (Le Calvaire d’Héloïse Pajadou, 1882 ; Une vieille rate, 1883 ; La Teigne, 1886 ; Les Emmurés, un roman sur les aveugles, 1894 ; La Colonne, inspiré d’un épisode de la Commune, 1901) et de pièces de théâtre (La Cage, 1898, en collaboration avec Georges Darien ; La Clairière, 1900 ; Les Oiseaux de passage, 1904). Il a également laissé une autobiographie (Souvenirs d’un ours, 1946).
   Rédacteur à L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il fut l’un des membres fondateurs de l’académie Goncourt.
   En 1927, Lucien Descaves, qui avait été l’ami et exécuteur testamentaire de Huysmans, devint le premier président de la Société J.-K. Huysmans. Il a rassemblé des études et des préfaces de Huysmans dans un volume intitulé En marge (1927). On lui doit aussi un ouvrage biographique intitulé Les Dernières Années de J.-K. Huysmans (Albin Michel, 1941), qui porte la dédicace suivante : « À J.-K. Huÿsmans Mon Maître, mon Ami et mon refuge aux jours d’épreuve ». Il est également l’éditeur des Œuvres complètes de Huysmans chez Crès (1928-1934).
 
Maurice Garçon lui a rendu hommage dans le numéro 21 de notre Bulletin, en 1949 :

   Jeune encore, il avait été admis dans l’intimité de l’auteur des Sœurs Vatard, il s’était pris pour lui d’une affection filiale et il l’assista avec quelques amis jusqu’à ses derniers moments. Huysmans avait deviné la fidélité de ses sentiments et l’institua exécuteur testamentaire avec des instructions précises : ne laisser paraître aucun inédit susceptible de près ou de loin de porter atteinte à sa mémoire.
   Descaves accepta la charge qui lui était conférée et l’exécuta avec une rigueur qui lui attira souvent des critiques dont il était fier. Lorsqu’il entendait parler d’un manuscrit inconnu, fut-ce une simple lettre, il fronçait les sourcils, sa moustache hérissée devenait frémissante et il proférait des menaces. Il menaçait, de tout : de l’huissier, du tribunal, de lui-même, du mépris public, que sais- je encore. Et il triomphait parce qu’on le sentait agité d’une fureur sacrée, que personne n’osait braver. Il se traitait lui-même d’ours, mais n’affectait une grande rudesse que pour lutter contre ses propres attendrissements. Pour lui-même il était plein de scrupules. Lorsqu’il voulut écrire un ouvrage sur ses souvenirs d’Huysmans, il vint chez moi à Ligugé et je fus le témoin de ses émouvants combats. Souvent, voulant utiliser une pièce, il hésitait, se demandant s’il avait bien le droit de la reproduire. Il s’interrogeait longuement. Lorsqu’il ne pouvait sortir du doute, il s’adressait à son vieil ami l’abbé Mugnier et lui confiait son angoisse.
   Honnête homme avant tout, il a écrit un jour : je puis avoir à regretter beaucoup d’erreurs. Je n’ai à me reprocher aucune vilénie. Peut-on ne pas disparaître avec sérénité lorsqu’on arrive à cette constatation au marnent de mourir ? Il songeait à l’avenir et s’effrayait de la manière dont serait respectée, après lui, la volonté de l’ami qui l’avait chargé de protéger sa mémoire. C’est dans cet esprit qu’il fonda notre association à laquelle il a transmis le devoir moral de lui succéder dans sa pieuse mission. Souvent il nous a entretenus de ses intentions. Aucune de ses recommandations ne sera oubliée. Sa pensée vivante demeurera parmi nous et nous éclairera pour perpétuer les désirs du grand écrivain qui nous a fait nous assembler dans une commune admiration.

 
   Son fils, Pierre Descaves, fut président de la Société des gens de lettres et, de 1953 à 1959, administrateur de la Comédie-Française. Il est l’auteur d’ouvrages sur le théâtre. Membre de notre société, il a prononcé le discours d’hommage à Huysmans le 12 mai 1950, au Cloître Saint-Séverin. Son petit-fils, Jean-Claude Descaves, a fait le don d’un fonds Descaves à la bibliothèque de l’Arsenal.

   Biographie chronologique de Lucien Descaves, établie par Jean de Palacio.

   Maurice Garçon (1889-1967)
     Deuxième président de la Société J.-K. Huysmans de 1947 à 1967.

Maurice Garçon

   Né à Lille le 25 novembre 1889, mort à Paris le 28 décembre 1967, Maurice Garçon fut d’abord un grand avocat. Attaché au barreau de Paris en 1911, il a défendu un grand nombre de causes littéraires. Passionné de littérature ésotérique, il a consacré plusieurs ouvrages à la sorcellerie et aux sciences occultes (Vintras, hérésiarque et prophète, 1928). Il avait constitué dans son appartement parisien de la rue de l’Éperon une importante bibliothèque, qu’il a revendue pour acheter le château de Montplaisir, près de Ligugé, dans le Poitou. C’est là qu’il recevait de nombreuses personnalités des arts et des lettres. On lui doit un ouvrage intitulé Huysmans inconnu, du bal du Château-rouge au monastère de Ligugé (Albin Michel, 1941). Il a été élu membre de l’Académie française en 1946.
 
  En lui rendant hommage dans le numéro 53 de notre Bulletin, en 1967, Roland Dorgelès assure que « parmi les nombreuses sociétés qui l’avaient placé à leur tête, sa préférée était certainement celle des Amis de Huysmans ». 

   Pierre Lambert (1899-1969)
     Troisième président de la Société J.-K. Huysmans de 1967 à 1969.

Pierre Lambert

   Pierre Lambert a rassemblé une grande quantité de documents, de manuscrits, de lettres, de livres de et sur Huysmans ou lui ayant appartenu. Dans sa librairie, « Chez Durtal », 12 rue Jacob, se croisaient tous les huysmansiens de l’époque. À sa mort, le 25 juillet 1969, le fonds qu’il avait réuni a été légué à la Réunion des bibliothèques nationales et, en 1970, il rejoignit la Bibliothèque de l’Arsenal (1, rue de Sully). Il constitue aujourd’hui la plus importante collection de documents huysmansiens. Pierre Lambert avait également transcrit et classé les lettres de notre auteur par ordre alphabétique du nom des correspondants et constitué un « Fichier concernant la vie de Huysmans établi année par année ».
 
   Voici ce qu’écrivait André Billy, à la mort de Pierre Lambert, dans le numéro 56 de notre Bulletin (1969-1970) :

   C’était un homme d’un abord un peu froid, mais qui se dégelait vite quand on lui était sympathique et surtout quand on abordait devant lui son sujet de prédilection : Huysmans. […] C’est un sort heureux que de pouvoir consacrer sa vie à un grand homme. […] Huysmans n’était sans doute pas un Dieu pour Pierre Lambert, mais il avait fini par s’attacher à lui d’une façon exclusive et par trouver sa raison de vivre dans la recherche de tout ce qui concernait l’auteur d’En route. Il a mérité lui aussi d’être envié.
   Un peu frêle d’apparence, d’une rare correction de tenue, le visage fin, l’œil beau, l’expression sérieuse, mais souvent moqueuse, le cheveu brillant et argenté, il semblait quelque peu égaré dans notre siècle de débraillé. Sa politesse égalait son obligeance qui était extrême pour tout ce qui concernait la biographie de son grand homme. […]
   Maurice Garçon avait été à la Société Huysmans un président éloquent. Que dis-je ? Il était l’éloquence même, Pierre Lambert fut un président technicien, entendez que l’œuvre et la personnalité de Huysmans étaient sans secrets pour lui, il les avait scrutées, jusque dans leurs moindres replis, il les avait reconstituées jour après jour, ligne après ligne.

   Jacques Lethève (1914-1992)
     Quatrième président de la Société J.-K. Huysmans de 1969 à 1974.

  Laissons la parole à René Rancœur, qui fut durant plus de trente ans le collègue de Jacques Lethève à la Bibliothèque nationale. Nul ne pouvait mieux que lui retracer la carrière, comme il le fit en 1992 dans le numéro 85 de notre Bulletin, de celui qui fut le quatrième président de notre Société : 

    Celui qui fut notre Président de 1969 à 1972, était né à Bourges en 1914 ; il avait fait ses études universitaires à la Sorbonne et, de 1938 à 1944, il avait été professeur de lettres aux Lycées de Besançon et de Lisieux. À la fin de cette année, il quittait l’Université pour entrer à la Bibliothèque nationale. D’abord bibliothécaire, puis conservateur au département des Estampes jusqu’en 1968, il devint ensuite conservateur en chef du service des Échanges internationaux (1968-1978) pour achever sa carrière à la tête du département des Imprimés, jusqu’à sa retraite, en novembre 1980. Il participa activement aux travaux des organismes professionnels, comme secrétaire général puis vice-président de l’Association des bibliothécaires français, de 1953 à 1969, représentant l’Association à de nombreux congrès à l’étranger. Après la fondation de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires, il devint l’un de ses vice-présidents, de 1972 à 1979. 
  Pendant son séjour au cabinet des Estampes, Jacques Lethève travailla à l’Inventaire du fonds français des graveurs (ce qui l’amena à enseigner à l’École du Louvre) et participa à de nombreuses expositions organisées par la Bibliothèque, depuis Chateaubriand (1948) jusqu’à Renan (1974) et Flaubert (1980). En 1948, l’exposition qui devait commémorer le centenaire de la naissance de J.-K. Huysmans nous associa, l’un pour les manuscrits et les livres, l’autre pour l’iconographie, suivant l’usage de la Bibliothèque nationale. Cette collaboration fut à l’origine d’une amitié qui n’a jamais connu de nuages et, après notre entrée dans la retraite, se cristallisait autour des manifestations huysmansiennes. Ce fut aussi pour nous la découverte des richesses de la collection Pierre Lambert, collection qui ne cessa de s’accroître et qui a trouvé sa place, après la mort de cet incomparable « ami » de Huysmans, à la bibliothèque de l’Arsenal. Pierre Lambert, ayant légué son trésor à la Bibliothèque nationale, désigna quatre exécuteurs testamentaires : M. Thomas, J.-P. Seguin, J. Lethève et moi-même. Avec Jacques Lethève, nous avons assuré le choix des pièces conservées dans la bibliothèque de la rue des Saints-Pères. Dix ans plus tard, le classement étant terminé, l’Arsenal organisait une exposition beaucoup plus importante que celle de 1948, avec la collaboration cette fois de plusieurs bibliothécaires : Jacques Lethève se réserva les chapitres concernant À rebours et la critique d’art. 
   L’intérêt porté par notre ami à J.-K. Huysmans était en liaison directe avec ses recherches personnelles, orientées vers la fin du XIXe siècle et le thème de la « décadence », sujet d’une thèse longuement méditée, mais qui ne fut pas soutenue. Ses idées maîtresses en sont définies dans un article de la Revue d’histoire littéraire de la France (« Le thème de la décadence dans les lettres françaises à la fin du XIXe siècle », janvier-mars 1963), description remarquable d’une époque qui n’a jamais cessé de séduire les chercheurs et de susciter, au fur et à mesure que le XXe siècle avance vers sa fin, des travaux de plus en plus nombreux. À cet article, il ajoutait ensuite une autre étude, dans la Gazette des Beaux-Arts (mars 1965) sur « Un personnage typique de la fin du XIXe siècle : l’esthète ». Depuis 1973, Jacques Lethève appartenait au conseil de la Société d’histoire littéraire de la France et en suivait assidûment les réunions. 
  Malgré ses lourdes obligations professionnelles, il fut un membre actif de la Société J.-K. Huysmans, ses articles étaient toujours fort appréciés : sur les peintres préraphaélites (n° 37, 1959), sur Huysmans critique d’art (n° 71, 1980), etc. En 1970, il prononçait l’allocution traditionnelle, lors de la réunion de la Société, au cloître Saint-Séverin. En 1971, il présentait la collection Pierre Lambert. Il accepta de succéder à Pierre Lambert à la présidence de la Société, mais pour quelques années seulement, se retirant en 1974 en faveur de Pierre Cogny. Il poursuivit sa collaboration au Bulletin par de nombreux comptes rendus et une révision attentive des épreuves. En 1987, il participait au colloque de Bâle-Mulhouse-Colmar avec un travail sur « Huysmans et les peintres anglais contemporains ». Enfin, quand un petit groupe de huysmansiens commençait à réunir la correspondance générale de l’écrivain, il participa aux réunions et établit l’inventaire des lettres déjà publiées, première ébauche d’un travail qui exigera de longues et patientes recherches. Mais qui connaissait mieux « J.-K. » et son temps que notre ami ? 
  Il resterait à signaler les ouvrages publiés par notre ancien président, entre autres La Caricature et la presse sous la IIIRépubliqueImpressionnistes et symbolistes devant la presse, ces deux volumes dans la collection « Kiosque », La Vie quotidienne des artistes français au XIXe siècle, etc., et sa collaboration à de nombreuses revues, d’autres le diront ailleurs… 

   Pierre Cogny (1916-1988)
     Cinquième président de la Société J.-K. Huysmans de 1974 à 1984.

  Nous citons l’hommage que Jacques Lethève et René Rancœur ont rendu au cinquième président de notre Société en 1989, dans le numéro 82 de notre Bulletin :

   Pierre Cogny, dont la mort survenue à Saint-Rémy-de-Provence le 15 septembre 1988, a surpris et ému ses nombreux amis, avait été le président de la Société J.-K. Huysmans de 1974 à 1984. Après des études à l’université de Caen, il avait eu une longue carrière d’enseignant, d’abord au lycée de Vannes de 1942 à 1951, puis à Sillé-le-Guillaume dans la Sarthe, de 1951 à 1966. Appelé au Centre littéraire universitaire du Mans (future faculté des lettres), il y occupa successivement les postes de maître-assistant, chargé d’enseignement, maître de conférences, professeur et enfin doyen, jusqu’à sa retraite en 1983. 
  Ami de Pierre Lambert, il participa dès les années 1950 aux activités de la Société, alors présidée par Me Garçon. Après sa thèse de doctorat, intitulée J.-K. Huysmans à la recherche de l’unité (Nizet, 1953), il devait publier – seul ou en collaboration – de précieuses rééditions comme le Huysmans intime de Céard et Caldain, le Là-bas de la collection Garnier-Flammarion, plus récemment En route et La Cathédrale dans la collection « Autour de 1900 » de Christian Pirot, mais aussi des textes encore inédits soigneusement commentés : rappelons la révélation qu’apporta Là-haut (1965) ; citons les lettres de Huysmans à divers correspondants dont bénéficia notre Bulletin, à Gustave Boucher ou aux Leclaire par exemple, celles encore qui furent rassemblées en volumes, à Goncourt, à Zola, à Théodore Hannon (en collaboration avec Christian Berg). Pierre Cogny était devenu incontestablement l’un des meilleurs spécialistes de l’auteur d’À rebours. En 1979, on lui demanda d’apporter son concours à l’exposition organisée à la bibliothèque de l’Arsenal en l’honneur de ce dernier et à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Pierre Lambert. 
  Lorsqu’il eut accepté en 1974 la présidence de la Société, il réussit, comme on le souhaitait depuis quelques années, à attirer de jeunes chercheurs. La publication des Mélanges Pierre Lambert consacrés à Huysmans (1975) et la réunion d’un colloque au Mans (octobre 1977) ont largement contribué à ce renouvellement. 
  Mais ses travaux autour de Huysmans ne représentent qu’un aspect de son activité, consacrée en définitive à l’ensemble du courant naturaliste dans la littérature française du XIXe siècle. Zola et Maupassant y ont occupé une place non négligeable : après un essai sur Le Naturalisme dans la collection « Que sais-je ? » (1953), il publia diverses éditions, surtout de Maupassant. Secrétaire général de la Société littéraire des amis de Zola, il fut à l’origine des Cahiers naturalistes et participa aux réunions de Médan.
    Sa décision d’abandonner la présidence de notre Société suivit de quelques mois sa retraite. Il reprit ses travaux, partageant son temps entre Sillé-le-Guillaume et sa résidence provençale. En février 1987, il consacrait un dernier livre à Huysmans. Ce Huysmans de l’écriture à l’Écriture représentait un apport original destiné à confirmer l’unité d’une œuvre aux aspects apparemment divergents. S’étant démis de sa charge de président, il ne reparut plus à Paris, au grand regret de ses amis… Il demeure le modèle de ces universitaires dont la carrière se déroule à l’écart des milieux parisiens, mais dont la renommée dépasse largement le cadre local.

   Paul Maurice Belval (1909-1989)

   Voici ce qu’écrivait René Rancoeur, en 1991, dans le numéro 84 de notre Bulletin :

   Le père Maurice Belval, s. j., membre du Comité, est décédé le 31 mars 1989, à San Francisco. D’une famille d’origine canadienne, il était né dans le Connecticut en 1909. Entré dans la Compagnie de Jésus en 1938, prêtre en 1949, il a enseigné la littérature française à l’université de Santa Clara. La thèse qu’il avait soutenue à Paris en 1968, Des ténèbres à la lumière. Étapes de la pensée mystique de J. K. Huysmans [publiée chez Maisonneuve et Larose], a révélé l’influence exercée par l’ex-abbé Boullan et le groupe lyonnais sur la conversion de Huysmans. Chaque année, il revenait en France pour poursuivre ses recherches sur l’auteur d’En route.

   Guy Chastel (1883-1962)
    Membre fondateur de notre Société

   Né le 5 août 1883, mort le 9 juillet 1962, Guy Chastel, de son vrai nom Paul Granotier, était parmi les membres fondateurs de notre Société. Voici ce qu’écrivait Gabriel-Ursin Langé, en 1962, dans le numéro 44 de notre Bulletin 

   Il était des nôtres depuis 1928, ainsi qu’en témoigne le premier de nos bulletins. Sa connaissance de Huysmans était déjà grande, et il en donna la preuve dans le Bulletin n° 10, par un texte savoureux où il relate les détails d’une rencontre, dès 1921, à l’issue d’une messe célébrée par l’abbé Mugnier, avec Girard, Jouas et Landry. L’on n’a pas oublié le grand succès de son livre sur J.-K. Huysmans et ses Amis (Grasset, 1957), qui fut le livre du cinquantenaire, et celui, a-t-on dit, de sa « fidélité à Huysmans ». Outre cet ouvrage important pour les études huysmansiennes, Guy Chastel laisse une œuvre considérable en prose comme en poésie, œuvre qui décèle par sa diversité une grande culture. La Société des Gens de Lettres le fit Grand Prix, en 1954, et l’Académie Française couronna de nombreux ouvrages, et notamment celui qu’il consacra à la Sainte-Baume. Guy Chastel avait collaboré avec Charles Grolleau, un des fondateurs de notre Société, à un ouvrage sur la Trappe. Il avait été fait, l’an dernier, Commandeur de la Légion d’Honneur.

   Pierre Dufay (1864-1942)
    Membre fondateur de notre Société

    Voici le portrait que faisait de lui Maurice Garçon, en 1947, dans le numéro 20 de notre Bulletin :

   Pendant les dures années de l’occupation, notre ami Pierre Dufay s’est éteint à Montmorency, où il s’était retiré depuis quelques années. Il vivait là entouré de livres, de documents de toutes sortes. Il conservait et collectionnait mille choses, accumulait auprès d’éditions rares, des coupures de journaux, des brochures, des plaquettes, des images et des bibelots. 
   Tout lui était sujet de curiosité et bien que son logis parut plein de désordre, il avait si bien tout mis en fiches qu’il était susceptible de retrouver dans l’instant ce dont il avait besoin.
   Ceux qui ne l’ont connu que pendant cette dernière période de sa vie s’imaginent sans doute qu’il fut un ermite frileux, quittant mal le voisinage de son poêle en hiver et n’étendant l’été son horizon qu’au jardin public qui s’étendait devant sa maison. Comment pourraient-ils supposer qu’il avait été, naguère encore, un joyeux compagnon plein de hardiesse et qu’il avait pratiqué les sports en un temps où ils n’étaient que peu répandus. 
   Vers 1931, il n’était déjà plus jeune, je l’avais convié à venir passer plusieurs mois de vacances à Ligugé où nous devions travailler ensemble. Il se réjouissait fort de connaître le village où Huysmans, devenu oblat, avait vécu à l’ombre d’un cloître. Lorsqu’il vint au rendez-vous que je lui avais fixé, je fus surpris de le voir apparaître en culottes bouffantes de cycliste 1900. Il portait une casquette sur la tête et semblait échappé d’un dessin de Chéret. J’appris ainsi qu’au cours des longues années, pendant lesquelles il avait été bibliothécaire à Blois, il était commissaire départemental des premières courses d’automobile, arbitre des courses cyclistes, et que lui-même pratiquait des exercices du corps. Il joua chez moi au tennis avec un entrain et une endurance qui étonnèrent tout le monde et donna aux jeunes des leçons de tir à l’arc.
  Ainsi, j’appris à connaître un Pierre Dufay que la plupart de ses amis ont ignoré. Pendant nos longues causeries, il me fit d’étonnants récits. Par son père, député à l’Assemblée nationale, il avait à Versailles été mêlé à la politique et avait approché tous les fondateurs de la IIIe République. Puis, étudiant, il avait participé à la fondation du Chat noir, dont il devint, cinquante ans plus tard, l’historien. Par un membre de sa famille, il avait été mêlé à l’Affaire et dès son début avait lutté passionnément dans les rangs des Dreyfusards. Montmartre n’avait pas de secrets pour lui : il en connaissait tous les détours.
   Les nécessités de la vie l’obligèrent à s’expatrier en province, mais il faisait à Paris de fréquents séjours. Il apparaissait tout à coup dans les brasseries où il retrouvait Verlaine, Oscar Wilde, Moréas et plus tard Albalat et Raoul Ponchon. Il respirait largement l’air de la capitale et repartait avec une valise pleine de livres. Rien ne paraissait chez Vanier ou au Mercure sans qu’il en fit l’emplette. Ainsi parvint-il à constituer une précieuse bibliothèque et, comme il avait des loisirs, il apprenait par cœur les vers de ses poètes aimés.
   La province n’offrait cependant pas assez de ressources pour le curieux qu’il était. Il revint demeurer à Paris, avenue Trudaine, et y entassa ses collections. La maison appartenait à Georges Ohnet. Son bail, signé du romancier, devint un numéro parmi ses autographes. Il publia des articles de revue sur les sujets les plus divers. Tout lui était prétexte à découvertes. Il établit une édition critique des Fleurs du mal qui fait autorité, étudia les satyriques du XVIe, mit la main sur un manuscrit inédit des poésies de Robbé de Beauvesais, approfondit les poètes libertins du XVIIIe, s’occupa d’Eugène Hugo, « celui dont on ne parle pas », et que la gloire de Victor empêcha de produire, et s’amusa, par fantaisie, à écrire une histoire presque grivoise du pantalon féminin. Il aimait la tradition des mystifications littéraires, publiait sous le manteau des pastiches et prit part à la publication des fameuses amoenitates belgicae de Baudelaire. Son érudition était considérable. 
   Quand éclata la guerre de 1914, les possibilités de publier s’étaient ralenties. Il proposa à Montorgueil alors propriétaire de l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux de plonger dans la collection et d’en établir la table. Montorgueil sourit. L’entreprise avait déjà été tentée plusieurs fois et toujours abandonnée. Cette revue composée de milliers de courts articles constituait un inexplorable chaos. En quatre ans, Dufay réussit à tout mettre en fiches et livra une œuvre qu’on croyait impossible à réaliser et qui rend d’inappréciables services. Puis, il entreprit l’établissement des tables du Mercure de France et livra à Vallette un travail précieux. Il n’abandonnait pas pour cela ses recherches personnelles, devenait rédacteur en chef de l’Intermédiaire, et y faisait souvent avec malice, les demandes et les réponses. Travailleur infatigable, il était friand de toutes les curiosités littéraires. Son goût, très sûr, le conduisit à pousser sur Huysmans une importante partie de ses recherches. Fondateur de notre Société, il écrivit des articles importants sur le chanoine Docre, le quartier Saint-Séverin et les côtés mal connus de l’existence de Joris-Karl. Il avait résolu de publier à son sujet une bibliographie complète. Avec une incroyable patience, il avait établi plusieurs milliers de fiches. La mort le surprit comme il terminait cet ouvrage qui sera pour nous d’une importance capitale, mais qui, jusqu’à présent, est resté à l’état manuscrit. Il faut espérer que cette bibliographie sera publiée quelque jour.

   René Dumesnil (1879-1967)
     Membre fondateur de notre Société

   Nous citons le texte que Félix-Edmond Fabre lui a consacré dans le numéro 53 de notre Bulletin, en 1967 :

   Notre Société a ressenti avec une émotion toute particulière la disparition de René Dumesnil, l’un de ses membres fondateurs et le dernier survivant de cette fervente cohorte qui, suivant son président Lucien Descaves, s’était donné pour tâche de maintenir toujours vivant le souvenir de notre J.-K. Elle n’a pas failli à sa mission, notamment ceux d’entre elle qui avaient connu personnellement Huysmans et qui nous ont laissé d’inappréciables souvenirs sur l’auteur d’En route
  René Dumesnil était de ceux-là, lui qui soigna, avec quel dévouement, à ses dernières heures, celui qui allait disparaître et qui lui donna le baiser d’adieu, rue Saint-Placide, au lendemain de sa mort. 
  Dumesnil, rappelons-le brièvement après tant d’autres, débuta dans les lettres par une thèse magistrale, à la fois médicale et littéraire, sur Gustave Flaubert, puis se fit connaître plus particulièrement, avec une autorité partout reconnue, comme critique musical au Mercure, au Temps et au Monde.
  Mais il n’avait pas oublié, durant sa longue carrière, l’auteur du Drageoir aux épices, non plus que celui de Sainte Lydwine de Schiedam, personnifiant ainsi les vrais huysmansiens qui se rejoignent dans une commune admiration pour l’écrivain naturaliste, l’auteur d’À rebours et l’écrivain catholique, oblat de Saint-Benoît.
  C’est ainsi qu’il nous a laissé, pour nous comme pour les commentateurs futurs, La Publication des Soirées de Médan, dans la collection des Grands Événements littéraires, et, dans la même collection, La Publication d’En route, ce dernier et capital ouvrage reproduit partiellement dans le beau volume consacré à Notre-Dame d’Igny (Notre-Dame-de-l’Âtre dans En route), magnifiquement illustré par les bois de Bourroux, bois gravés d’après des photographies de l’époque antérieure à la destruction de l’abbaye.
  Rappelons, dans cet ordre d’idées, que Dumesnil, mobilisé pendant la première guerre mondiale, comme médecin militaire, soigna nos soldats dans un hôpital précisément installé dans l’abbaye d’Igny.
  Citons enfin Le Rideau à l’italienne, véritables mémoires, émouvante gerbe de souvenirs où Huysmans est en bonne place avec le dernier carré des naturalistes et la figure souriante de l’abbé Mugnier.
  Dumesnil, que ses obligations de critique musical appelaient aux quatre coins de l’Europe et même du monde, n’avait guère paru aux « Jeudis de la Reine Christine », mais il donna nombre d’études à notre Bulletin et ses souvenirs personnels entrent pour une grande part dans la bibliographie huysmansienne.
  Le 15 mai 1949, il prenait la parole à Saint-Séverin, après la messe anniversaire, en des termes qui allèrent au cœur de tous les amis de Joris-Karl. Il parlait encore à Saint-Séverin le 11 mai 1955, après le regretté Émile Nugues et célébrait le cinquantenaire de la mort de J.-K. dans un bref mais émouvant article qui faisait suite à l’allocution inoubliable de François Mauriac.

   Félix-Edmond Fabre (-1973)

   Nous citons Henry Lefai s’exprimant en 1973 dans le numéro 61 de notre Bulletin :

   Notre ami F.-E. Fabre nous avait rejoint dès 1948 à la suite de l’exposition Huysmans à la Bibliothèque nationale. Ami des lettres et poète à ses heures, il avait rempli avec honneur une longue carrière d’administrateur à l’Hôtel de Ville de Paris, où ses dons d’orateur, de guide érudit, d’écrivain et une souriante urbanité appréciée de tous, firent de lui, enfin, le maire élu du XXe arrondissement de Paris, jusqu’au jour où son état de santé déclinant exigea des soins attentifs. Parmi nous, il fut le conseiller le plus sûr et le conférencier le plus requis. Une mémoire impeccable des textes huysmansiens, lus et goûtés dès sa jeunesse, servit la cause de notre société en mainte occasion. Mais aussi l’amitié qu’il manifestait, comme madame Fabre d’ailleurs, à Pierre Lambert aux heures mauvaises, fut exemplaire et bénéfique aux familiers de « Chez Durtal ». Nous ne saurions encore réaliser ce qui va nous manquer après cet adieu. Chacun pourra relire dans notre Bulletin son allocution à Saint-Séverin, la présentation à la mairie du VIe arrondissement de l’exposition Huysmans, son remarquable article sur Huysmans et Baudelaire. Les textes de ses conférences-promenades : « Les sœurs Vatard à Montparnasse », « Huysmans et la Bièvre », « Le quartier Notre-Dame », dont nous pouvons fournir des tirés-à-part ronéotypés.
   Au château de Lourps (le château d’En rade) il fut le premier guide de Pierre Lambert et, ce que je ne saurais oublier, le mien. En voiture, il eut la gentillesse de vouloir conduire Pierre Lambert de Schiedam à Lübeck, de Silos et de Lourdes à Hambourg, à Marseille, à Lyon, à Solesmes, à Breda, à la Salette et au pays de Mme Bavoil comme d’Igny à Ligugé. Et grâce à ces expéditions, à ces pèlerinages, à ces enquêtes sur place, que de documents ont pu reprendre vie !, servir la cause huysmansienne, accroître la moisson de reliques et d’images aujourd’hui offerte à tous chercheurs.
   J’ai souvent insisté auprès de notre regretté confrère pour qu’il livre autre chose que le récit hâtif de ces explorations riches de découvertes heureuses et d’anecdotes. M. F.-E. Fabre, arguant de ses défaillances de mémoire (ou par souci de discrétion peut-être) n’en voulut rien écrire. Que de regrets encore, là aussi !

   Pierre Galichet (-1942)
     Membre fondateur et premier secrétaire général de notre Société

   Gabriel-Ursin Langé évoque son souvenir dans le numéro 20 de notre Bulletin, daté de mai 1947  :

   Il y remplissait depuis les origines, avec ponctualité, avec ferveur, comme un sacerdoce, ses fonctions de secrétaire général. J’avoue qu’il m’avait, aux premiers contacts, paru distant. Je me trompais. C’était un effet de sa grande discrétion, plutôt cette réserve, cette timidité de telles âmes. Et, sans doute, ne l’aurais-je jamais connu autrement, mais il y eut l’exode. Le climat de l’époque nous rapprocha. Je devinais chez lui je ne sais quel désarroi dans la solitude. De quoi ses pensées pouvaient-elles être nourries ? Songeait-il au bon temps de nos réunions, aux amis disparus ? C’étaient déjà le sensible Charles Grolleau (de qui Lucien Descaves a dit, avec émotion, dans ses Dernières Années de J.-K. Huysmans, la fin tragique sur les routes), Charles Miguet, Henri Bachelin, Auguste Brouet, Pierre Guérin naufragé, Georges Le Cardonnel. Le n° 19 du Bulletin à la composition duquel Galichet a pris part avec ce qui lui restait de force morale, marque par sa nombreuse nécrologie, un moment pénible de la Société. Notre ami y ajouta heureusement les pages de ses ultimes « Promenades dans le Paris de Huysmans ».
   Pierre Galichet était un grand sensible. Son existence était sur ce point parlante. Elle décelait une hésitation devant l’humain. Ceux-là, il faudrait les entourer, les préserver à temps des vertiges, mais la vie quotidienne nous prend les uns et les autres. Nous nous rencontrions à la fin de nos travaux de bureaucrates, lui, quittant son ministère, moi, ma compagnie d’assurances, et nous allions nous asseoir, en manière de pèlerinage, au bar Britannia de la rue d’Amsterdam qui fut, dans À rebours, cette brasserie où des Esseintes imagina son fameux voyage. C’est dans ce café qu’il me montra les épreuves des derniers Cahiers [c’est ainsi que furent rebaptisés les nos 19 et 20 du Bulletin]. Nous étions revenus en parlant de nos chères passions. Galichet ajoutait à son amour pour l’auteur d’En route, l’amour des œuvres du Connétable, et aussi des œuvres des petits naturalistes, et, à son sentiment, les meilleurs étaient Céard et Hennique. C’était un soir de novembre 1941, dans ce Paris noir et désolé, au coin de la rue de Sèvres et du boulevard des Invalides. Son ombre est restée là. Nous ne devions plus nous revoir. Je ne sais quelle intuition, l’appréhension d’un malheur. Là, un soir de 1941, dans ce froid et mélancolique novembre, rien ne le retenait plus sur terre, pas même les richesses de ses rayons.

   Jean Jacquinot

   Voici le témoignage de Paul-Courant, tel qu’il a paru en 1985, dans le numéro 77 de notre Bulletin, sur Jean Jacquinot, qui fut, à l’instar de Huysmans, oblat à Ligugé en 1948 :

   Je connus maître Jean Jacquinot chez Maurice Allem, président de la Société Musset. Cet avocat brillant épris de lettres et d’arts était le parrain du petit-fils de Maurice Allem, il se trouvait à l’aise dans les réunions des collaborateurs de La Muse française, revue dirigée chez Garnier par notre ami Allem, secrétaire général de la librairie ; j’ai côtoyé là Tristan Derème, Philippe Chabaneix et la chère Béatrix Dussane qui appartint aussi à la Société Huysmans. Je retrouvai Me Jacquinot dans le Bulletin de notre Société et, au fil des jours, dans la revue capucine des Amis de Saint-François animée par le regretté père Julien-Eymard ; dans l’une et l’autre de ces publications, notre juriste écrivait des articles sur les mouvements d’art et sur les expositions marquantes ; il présidait le comité d’administration des Amis et appartenait à notre comité.
   Actif, il apparaissait et disparaissait rapidement, laissant l’impression de disperser sa vie. Nul doute que ses fonctions d’avocat à la Cour ne l’accaparassent ; j’en eus un écho lorsque ma nièce, alpiniste passionnée, faillit s’engloutir dans une crevasse avec sa cordée mais fut quitte pour une fracture ; mon frère demanda à Me Jacquinot de plaider pour obtenir des dommages et intérêts.

   Gabriel-Ursin Langé (1884-1977)

   Paul-Courant a laissé de Gabriel-Ursin Langé un beau portrait, paru en 1977, dans le numéro 67 de notre Bulletin :

   Gabriel-Ursin Langé naquit l’année d’À rebours, ce qui lui donnait ses lettres de noblesse huysmansiennes. Au surplus, tout frais émoulu de sa Normandie natale, il vint à Paris l’année même où le grand écrivain qu’il brûlait du désir de rencontrer, mourut : il rata sa visite mais ce fut un anneau de plus à la chaîne d’incidences qui le rivait à son maître.
   Léon Deffoux, André Thérive et Gabriel-Ursin Langé, les premiers, osèrent réunir en club puis en société les amis vivants de Durtal. On le voit : Langé était huysmansien dans les moelles, dans l’âme comme le fut Pierre Lambert à qui notre connaissance de l’homme et de l’écrivain Huysmans doit tout. Ils se rejoignaient par une sorte de science infuse, par une intuition irréfragable ; peut-être aussi par de mystérieuses conjonctions astrales qui les liaient, eux normands, à notre auteur dont on n’oubliera pas que lui aussi possédait des attaches normandes dès le XVIIe siècle.
   Gabriel-Ursin Langé rédigea un temps des petits échos charmants dans L’Intransigeant et toutes ses œuvres personnelles se réfèrent à Huysmans, à la piété huysmansienne, aussi, il est vrai, à la Normandie et à des poètes comme Charles-Théophile Feret, enfin aux souvenirs du Vieux-Paris.
   Il était pour nous tous un vieil et cher ami. Cet homme timide, peu loquace, ne se livrait pas facilement mais cachait un trésor de sensibilité. Foncièrement poète par ses goûts, sa langue et ses admirations, beaucoup d’entre nous reçurent avec bonheur ces précieuses petites cartes imprimées de vers ou de prose poétique, puis parfois de rares et précieux opuscules dédicacés de sa belle écriture médiévale ; il n’était pas l’homme des volumes de 600 pages, mais ces études cursives sur le pays rouennais, le Vieux-Paris, tel ou tel aspect de Huysmans, devenues introuvables, seront, je le gage, recherchées des collectionneurs.


   Notice biographique à l’adresse suivante : http://jumieges.free.fr/lange.htm

   Léo Larguier (1878-1950)

   Né à La Grand-Combe, dans le Gard le 6 décembre 1878, mort à Paris le 31 octobre 1950, issu d’une vieille famille de paysans huguenots, monté à Paris à vingt ans, Léo Larguier a rencontré Cézanne à l’occasion de son service militaire à Aix-en-Provence. Il fut plus tard, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, le voisin et l’ami d’Apollinaire. Publiciste très actif, il succéda à Léon Hennique, à l’Académie Goncourt, en 1936. Bibliophile et amateur d’art passionné, il a laissé une importante collection, qui fut dispersée le 4 octobre 2006 à l’hôtel Drouot. (Succession Léo Larguier, vente aux enchères publiques, Paris, Drouot-Richelieu, 4 octobre 2006, Alde, experts Thierry Bodin, Dominique Courvoisier, Cabinet Gurr-Johns-Appap, Jean-Jacques Wattel, [2006].)

   Léo Larguier est l’auteur d’une œuvre riche et variée comprenant notamment des recueils de vers (La Maison du poète, 1903 ; Les Isolements, 1906), des biographies (Théophile Gautier, 1911), des monographies de peintres (Le Père Corot, 1931 ; Le Dimanche chez Paul Cézanne : souvenirs, 1922 ; Cézanne ou le Drame de la peinture, 1936), des pièces de théâtre (Jean-Jacques Rousseau, pièce en un acte et en vers, 1912), des romans (La Poupée, 1926).
   Familier des librairies du Quartier latin, il fut un grand chroniqueur de ce milieu (Les Dimanches de la rue Jacob, 1938 ; Saint-Germain-des-Prés, mon village, 1938 ; L’Ami des livres, 1946). Son ouvrage L’Ami des livres (1946), où il évoque Huysmans, porte la dédicace suivante : « À Pierre Lambert, libraire dans la vieille rue Jacob, où j’aurais aimé vendre mes livres ». Il a publié ses mémoires sous le titre Mes vingt ans et moi (1944).
 
   En 1951, Pierre Lambert lui a rendu hommage dans le numéro 23 notre Bulletin :

   La disparition de Léo Larguier, mort à la veille de la Toussaint 1950, prive notre Société d’un de ses membres éminents.
   Fervent admirateur de l’œuvre de Huysmans, moins attiré sans doute par l’écrivain converti, qu’il nous disait avoir parfois rencontré au café avec son ami François Coppée, mais conservant pourtant à Durtal – celui de Là-bas surtout – plus de sympathie cachée qu’il ne voulait bien le dire, Léo Larguier était de ceux qui goûtaient le mieux, et connaissaient le plus parfaitement l’écrivain naturaliste, le “rive-gaucher”, l’habitué du quartier Saint-Germain-des-Prés (celui d’avant les caves), avec lequel il se sentait tant d’affinités. Il savait par cœur, et citait sans une erreur, des pages entières d’À vau l’eau et d’En ménage qu’il tenait pour des chefs d’œuvre […].
   Nul ne connaissait comme notre ami le “Bottin des personnages de Huysmans” : il savait avec précision où demeuraient Durtal, et Folantin, et Cyprien Tibaille, et Jacques Marles ; il suivait leurs itinéraires dans ce coin de Paris dont il s’était fait, un peu à la manière de l’auteur du Quartier Saint-Séverin, l’historiographe pittoresque.


   Catalogue illustré de la succession Léo Larguier chez Drouot.

   Henry Lefai (-1980)

   Henry Lefai, mort le 23 octobre 1980, était un ami d’enfance de Pierre Lambert. Ils se sont retrouvés tous deux, actifs l’un et l’autre, dans notre Société. Paul-Courant a évoqué en 1981, dans le numéro 72 de notre Bulletin, la personnalité d’Henry Lefai :

   Henry Lefai régnait […] sur les multiples disciplines de l’Art. Il était peintre et sculpteur, il était décorateur et, honoré de commandes officielles, il restaurait des monuments classés ; on le vit souvent en blouse raviver les fresques délabrées d’antiques églises, on le vit perché sur des échafaudages retoucher la chapelle des Invalides.
   Toujours prêt à défendre les intérêts de ses camarades, qu’il réunissait périodiquement à la montparnassienne Coupole, il avait été secrétaire de la Société Saint-Jean, groupement des artistes catholiques, et membre de la Presse artistique française ; d’origine normande, Rouennais comme Pierre Lambert, Gabriel-Ursin Langé et Auguste Martin, il comptait au nombre des sociétaires des Écrivains normands. Peut-être aimait-il par-dessus tout, comme l’on marque une secrète préférence à un dernier-né, notre Société J. K. Huysmans.
   Henry Lefai possédait une érudition littéraire égale à sa parfaite connaissance de la peinture : il écrivait admirablement et l’on doit regretter qu’il ne laissât pas une œuvre en dehors des beaux articles qu’il donnait trop rarement dans notre Bulletin : il me fallait souvent les lui arracher ! C’est hélas ! le sort de ceux qu’enrichissent de multiples dons, cette grâce divine les mène à la dispersion.
   Je revois notre ami dans sa belle bibliothèque ornée de précieuses éditions ; mis en confiance, au hasard d’une conversation il atteignait quelques feuillets, des études, des méditations sur l’Art, voire même de magnifiques poèmes qu’il n’avait jamais songé à publier ; si je le lui disais, il se mettait à rire, les rangeait et passait à d’autres séduisantes digressions ; une éloquence naturelle nourrissait ses propos et lui permit de prononcer ça et là des conférences abondantes en souvenirs et en anecdotes. Le vent de la mort disperse ces tentatives inachevées, mais la gloire de notre Bulletin sera de préserver une précieuse collection de textes émanés de ceux qui furent les amis posthumes de Huysmans.

   Georges Le Cardonnel (1871-1941)
     Membre fondateur de notre Société

   Né en 1871, mort à Paris le 9 décembre 1941.
   C’est dans le numéro 19 de notre Bulletin, en mars 1942, que Léon Deffoux évoque la personnalité de Georges Le Cardonnel :

  Comme son frère aîné, le poète Louis Le Cardonnel, il était né à Valence. 
  Tour à tour critique littéraire et critique dramatique au Journal, depuis près de trente ans, il avait également collaboré au Mercure de France, aux Marges et à Paris-Journal. Il laisse un très audacieux roman de mœurs provinciales et politiques : Soutiens de l’ordre et l’une des plus renseignantes enquêtes qui aient été faites, avant l’autre guerre, sur le monde des lettres : La Littérature contemporaine (en collaboration avec Charles Vellay).
  Il avait bien connu Huysmans et dans le numéro du Divan, consacré à son souvenir, en 1927, il avait donné d’émouvantes et pittoresques pages sur leur première rencontre, au couvent des religieuses de Fiancey, en présence de la mère Célestine de la Croix, de Louis Le Cardonnel et d’Alphonse Germain.
   On ne définirait pas entièrement Georges Le Cardonnel si l’on ne parlait que de son indépendance, de son désintéressement et de la finesse de son esprit. Il y avait aussi, chez cet excellent écrivain, de singulières qualités d’intelligence, de ténacité, voire de combativité, lorsqu’il s’agissait de défendre une idée qui lui était chère.

   Pierre Lièvre (1883-1939)
     Membre fondateur et premier trésorier de notre Société

    Né à Paris en 1883, mort à Paris le 28 avril 1939.
   Henri Martineau a retracé sa carrière en mai 1939, dans le numéro 20 de notre Bulletin :

   Pierre Lièvre, dans les sujets divers qu’il a tour à tour abordés, savait allier la perfection de la forme à l’originalité de la pensée, l’observation la plus patiente et la plus aiguë à une connaissance approfondie de l’œuvre des maîtres. L’indépendance de son jugement était absolue et si nul homme jamais ne fut plus courtois, jamais non plus on n’en vit un plus imperméable aux influences du temps et de la camaraderie. […] Critique littéraire, critique d’art, auteur dramatique lui-même, romancier, essayiste, urbaniste, poète, Pierre Lièvre a touché à toutes les cordes et n'a pas publié moins de 32 livres ou plaquettes […].
   Il a abordé presque tous les problèmes généraux qui sont aujourd’hui si fort à la mode sous le nom de Technique. Il se préoccupait de l’art poétique et de la diction des vers avec une pertinence qui montrait bien la survivance en lui de ce « poète mort jeune » en qui le critique avait survécu. Avant même d’écrire des romans, il s’était de même intéressé au secret de la création des personnages fictifs. […] Dans ses ouvrages plus récents […], à partir de Jeunesse se fane, en passant par L’Extravagante punie, pour aboutir à son dernier livre, La Vie et le roman, où il atteignit la pleine maîtrise de son art, il ne craignait pas de dénoncer les dangers courus par un monde dont les individus prétendent faire litière de la délicatesse du cœur, de l’honnêteté traditionnelle et des liens de famille.

 
   Henri Martineau cite également l’hommage rendu à Pierre Lièvre par Jérôme Carcopino :

   Le désintéressement était le principe même de l’activité critique de Pierre Lièvre. Le matin, il dirigeait sa maison de commerce, passait ses commandes, organisait ses marchés. Après quoi, il oubliait les affaires, et jusqu’au lendemain ne pensait plus qu’aux lettres. Il n’écrivait que pour libérer ses convictions et embellir ses jours.

   Alice Mamelsdorf (1886-1959)

   Maurice Garçon évoque en ces termes, en 1959, dans le numéro 37 de notre Bulletin, la personnalité attachante d’Alice Mamelsdorf :

   Diplômée de l’École du Louvre, elle avait acquis une grande culture. Elle collaborait à de nombreuses revues et sa réputation s’était étendue à l’étranger, notamment en Amérique et en Belgique. Douée d’un beau talent de parole, ses conférences réunissaient un grand nombre d’auditeurs. Notamment ses conférences-promenades dans les rues du vieux Paris témoignaient d’une remarquable érudition et formaient un enseignement précieux. On peut dire que rien de ce qui touchait les lettres et les arts ne lui était indifférent.
   Dès sa venue dans notre Société, elle s’était imposée comme une organisatrice de premier ordre. C’est grâce à elle que purent être entrepris les pèlerinages à Ligugé, à Chartres, à Saint-Wandrille. Son inlassable dévouement rendait tout aisé et sa bonne humeur triomphait de toutes les difficultés.
   Dans nos séances du jeudi, elle intervenait au cours des discussions pour dire toujours le mot juste. Elle jouissait de l’affectueuse estime de tous nos membres et, par son art de prévoir l’éveil des susceptibilités possibles, elle aidait au maintien d’une charmante harmonie entre les fervents, venus d’horizons si divers, qui se sont groupés amicalement afin d’attester leur commune affection pour l’œuvre de J.-K.


   Au témoignage de Maurice Garçon, nous joignons celui de Jean Jacquinot, publié dans le même numéro de notre Bulletin :

   J’avais lié connaissance avec Alice Mamelsdorf lors du pèlerinage huysmansien que nous accomplîmes, en 1950, à Ligugé. Nous avions été voisins à la table de notre Président Me Maurice Garçon, à Montplaisir, et depuis une affection profonde nous avait réunis à laquelle seule la mort devait mettre fin.
   Notre amie appartenait à une famille aisée de commerçants alsaciens venus se fixer à Paris après la guerre de 1870. De très bonne heure, elle avait manifesté de rares qualités intellectuelles et préparé l’École du Louvre où ses maîtres, André Michel et Emile Mâle, qui la tenaient en grande estime, l’avaient brillamment reçue.
   Une haute intelligence, une érudition jamais en défaut, de même qu’un rare don de la parole, permirent à Alice Mamelsdorf de se révéler l’une des conférencières les plus suivies du vieux Paris qu’elle aimait et connaissait parfaitement. Aussi, pendant de nombreuses années conduisit-elle, dans les divers quartiers de notre capitale, les auditeurs de la Radio qui lui demeurèrent attachés jusqu’au dernier jour.
   Son ardent patriotisme eut l’occasion de se manifester, dès 1914, au cours de la bataille de la Marne, où, comme infirmière de la Croix-Rouge, elle assista les blessés sous le feu ennemi, puis leur prodigua ses soins tant à l’Ambulance de la gare Saint-Lazare, sous les ordres du duc de Guise, qu’à celle des « Annales » alors dirigée par le regretté Docteur Baudet.
   La défaite de 1940 et la persécution hitlérienne furent pour elle de nouveaux sujets d’épreuve. Ses origines israélites la contraignirent, momentanément, au silence. Elle s’y résigna stoïquement, impuissante à secourir plusieurs membres de sa famille qui furent déportés. Mais, lorsqu’eut sonné l’heure de la Libération, elle reprit avec enthousiasme son activité.
   Sa sollicitude était sans limite, sa gentillesse et sa serviabilité proverbiales. Elle assistait dans leurs travaux nombre d’illustres écrivains qui lui accordaient leur entière confiance. Depuis longtemps, elle était membre de la Société d’Archéologie, de même que du Syndicat de la Presse Artistique, où ses interventions judicieuses étaient toujours appréciées, et collaborait à de nombreuses revues françaises et étrangères. Elle était enfin pour la Société Huysmans une incomparable collaboratrice. N’avait-elle pas pris l’initiative de nos pèlerinages annuels vers quelque haut lieu huysmansien et de remarquables conférences tant dans le quartier Saint-Séverin, qu’à Saint-Merry ou au Musée Gustave Moreau ?
   À plusieurs reprises, elle avait eu l’occasion de faire rayonner la pensée française en Amérique du Sud et aux États-Unis, où elle comptait de nombreux amis, de même qu’à Bruxelles où, sous les auspices de l’Alliance française, elle fit applaudir le nom et l’œuvre de Huysmans.

   Henri Martineau (1882-1958)
     Membre fondateur de notre Société

   Né à Paris en 1882, mort à Paris le 21 avril 1958.
   Maurice Garçon a évoqué sa mémoire dans le numéro 35 de notre Bulletin (1958) : 

   Le Divan, où notre ami tenait ses assises depuis 1909, était l’abri de tous ceux qui aiment les lettres. Le petit bureau où il recevait ses amis était comme un confessionnal où les écrivains et les érudits venaient exposer leurs hésitations, leurs doutes et leurs scrupules. Avec une bienveillance patiente et souriante il conseillait, réconfortait et il mettait de la clarté dans l’esprit de ses visiteurs. Fervent de Stendhal, à l’étude duquel il a consacré une partie de sa vie, sa grande curiosité de lettré et d’artiste ne lui avait pas, pour cela, fait délaisser les autres écrivains, et il était de ceux qui nourrissaient pour J.-K. une grande admiration.
   Lors du 20ème anniversaire de la mort de l’auteur de La Cathédrale, il lui avait consacré un numéro spécial du Divan pour lequel auprès d’un article, par lui-même écrit, il avait fait appel à la collaboration de Lucien Descaves, Paul Valéry, l’abbé Brémond, Daniel-Rops, René Dumesnil, André Thérive, etc.
   En même temps, il s’était trouvé parmi les premiers fondateurs de notre Société, en février 1927. Fidèle en amitié, il assista à presque toutes les rencontres qui, avant la guerre de 1939, réunissaient régulièrement le chanoine Mugnier, Léon Deffoux, Emile Zavie et les autres animateurs de la Société autour de notre cher Lucien Descaves. Le Divan était le bureau de rédaction de notre Bulletin que, seul libraire de Paris, il exposait toujours en vitrine.
   Lorsqu’après l’éclipse amenée par la guerre, notre Société mise en sommeil se reconstitua et reprit une vie nouvelle en rassemblant ses membres dispersés, il lui apporta une aide efficace. Souvent il assistait à nos réunions de la « Reine Christine », prenait part aux discussions, et toujours il apportait par la pertinence de ses observations, des éclaircissements précieux sur les questions débattues.

   Louis Massignon (1882-1962)

   Né à Nogent-sur-Marne le 25 juillet 1882, mort à Paris le 31 octobre 1962, Louis Massignon fut membre de notre Société de 1946 à sa mort.
   Nous citons l’hommage que lui a rendu Pierre Lambert en 1962 dans le numéro 44 de notre Bulletin :

   D’une érudition universelle, secondée par une mémoire qui tenait du prodige, accueillant à tous, il consacrait une grande partie de son temps à ses élèves, à ses correspondants, à des visiteurs venus de tous les points du globe. Innombrables sont les travaux, dans des disciplines diverses, qui auront eu leur point de départ dans ce cabinet de la rue Monsieur, poste avancé à l’écoute de l’inquiétude et de la souffrance humaines, où, avec le souvenir de Huysmans, survivaient ceux de Charles de Foucauld, de Gandhi, d’autres grandes ombres. Toujours on y entrait comme si l’on eût été le seul qui fût attendu, toujours on en sortait spirituellement ébloui et moralement enrichi.
    Homme d’action aussi, « homme de feu », a-t-on dit, il était de ces guides qui ne se contentent pas d’observer et de conseiller.
   Autorité universellement reconnue pour tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’Islamisme – ses méditations et ses recherches débordaient de toutes parts ce cadre déjà immense –, professeur au Collège de France et à l’École des Hautes Études, personnalité vraiment irremplaçable, notre regretté confrère, à qui la Société J.-K. Huysmans doit beaucoup de son rayonnement, avait publié, de 1906 à 1962, de nombreux travaux qui prolongeront la mémoire d’un savant parmi les plus grands. Avec Louis Massignon disparaît un des représentants de la conscience de notre temps, et nombreux sont ceux que sa mort laisse comme désemparés.

   Paul-Courant (1899-1990)

  C’est dans le numéro 84 de notre Bulletin, paru en 1991, que Paul Bénard, membre de notre Société et fondateur de la revue À rebours, a, sous le pseudonyme de Léopold Saint-Brice, évoqué la personnalité de Paul-Courant :

   En dehors des réunions de la Société J.-K. Huysmans ou d’À rebours, en dehors des visites chez l’un ou chez l’autre, nous nous attablions souventefois à mi-chemin de nos respectifs domiciles, sur la senestre rive, en face du square Saint-Julien-le-Pauvre au Jockey, mué depuis en café Notre-Dame. Les heures comptaient peu dans le feu des discussions, les consommations se renouvelaient sans que nous ne nous fussions tout dit. Nous ne nous lassions jamais de l’entendre revenir sur un jadis cher, et quoique revivent les mêmes scènes peuplées des mêmes acteurs, bissés ou trissés, ce n’était pas pour nous déplaire : « vous ai-je déjà conté l’histoire qui… » - « peut-être mais nous pouvons l’entendre avec le même plaisir, et si nous pouvions la bien enregistrer. » Plusieurs fois une inquiétude est venue l’assombrir : « Que direz-vous de moi dans mon papier nécrologique ? » Nous en riions, ne sachant qui vit et qui meurt, ne sachant l’heure où la faulx passe et moissonne ; tout en l’assurant qu’il le lira là-haut, dans la béatitude, et qu’il trouvera quelconques les vaines appréciations de pauvres mortels, mais d’autre part, après tout, ce sera peut-être à lui de « panégyriser » ses « derniers éditeurs ».
   […]
   Paul-Courant explique dans « Souvenirs huysmansiens » (À rebours, n° 44) comment il prit connaissance de l’œuvre de son « cher Maître » et comment il adhéra à la Société chargée de défendre sa mémoire. Nous savons que la première Société des amis de J.-K. Huysmans se composait jalousement des heureux élus qui avaient personnellement connu le grand écrivain, ne serait-ce qu’en ayant entr’aperçu sa silhouette longiligne au coin d’une rue de Ligugé. Paul-Courant, nourri de classicisme, ne semblait pas prédisposé à goûter la littérature du « Hollandais ». Des affinités plus secrètes se décelèrent, une sympathie pour l’homme succéda à la curiosité de « L’omelette aux confitures » rencontrée dans À la manière de… (Paul Reboux et Charles Muller). Il aperçoit chez l’auteur d’À rebours des traits qui leur étaient communs : « J.-K., à la vérité, était un timide – on peut m’en croire ! » ajoute Paul-Courant, qui s’y connaît en timidité ; vrai, ce ne sont pas les plus renfermés qui sont les plus timides, mais tous ceux qui ont peu d’attrait pour le monde extérieur ou qui y décèlent, en permanence, quelque chose d’hostile à l’idéal.
   On s’intègre facilement à la « famille » Huysmans. Certains clans artistiques sont trop univoques pour cultiver dans leur parc des essences différentes. Huysmans engendre toutes sortes d’enfants bâtards. « Dans le monde huysmansien, nous dit Paul-Courant, on rencontre des nostalgiques, des décadents, des curieux de toutes les sortes, voire des pervers, enfin des occultes et des religieux. »
   […]
  La conversion de Paul ne fut pas comme celle de son Saint Patron, un chemin de Damas, une brusque illumination, mais un dévoilement progressif d’une vérité cachée, effeuillée pétale à pétale, jusqu’à en découvrir, émerveillé, le cœur.
Huysmans n’avait pas été, cependant, son « convertisseur ». Très tôt, la question religieuse s’était posée à lui. Dieu s’imposa à Paul à travers la munificence de son Église ; c’était ce chemin où Durtal avait usé ses galoches, un chemin intérieur durement parcouru.
   […]
   Au fond, à part le style chatoyant et les merveilleux accents du croyant Durtal, Paul nous répéta souvent qu’il ne pouvait analyser son attrait pour Joris-Karl qui « n’aimait ni la musique, ni le théâtre ». […]
  Quoi qu’il en soit, J.-K. devint, en quelque sorte, un de ces dieux lares. Paul nous dit qu’il se prêtait à une petite cérémonie quotidienne, il ne se couchait jamais sans adresser à la photographie de « Huysmans à Lourdes » (frontispice des « Souvenirs huysmansiens ») ces paroles reconnaissantes : « Bonsoir, mon bon Maître. »
   Paul-Courant accepta avec joie la proposition de Pierre Lambert l’instituant rédacteur en chef du Bulletin de la Société J.-K. Huysmans. Il remplit avec conscience pendant une décennie cette fonction ingrate qui lui permit, tout en rechignant devant les vues « progressistes » de la nouvelle génération, de maintenir l’esprit huysmansien dans la tradition de ceux qui s’éteignirent dans ces quelques années : Gabriel-Ursin Langé, Pierre Lambert, Henry Lefai, Maurice Malbay…

   René Rancœur (1910-2005)

   Né en 1910, mort le 28 décembre 2005.
   Notre vice-président, André Guyaux, a retracé sa carrière dans le numéro 99 (2006) de notre Bulletin :

   Ceux qui l’ont connu garderont de René Rancœur un souvenir émerveillé. Sa frêle silhouette était celle d’un homme de volonté, d’un homme de cœur et d’un homme de foi. Né le 17 novembre 1910, dans une famille anticléricale, il a connu la révélation dès son adolescence. Et c’est d’abord la foi catholique qui l’a rapproché de Huysmans. Fidèle à la cause royaliste, très attaché aux traditions de l’Église, auteur de travaux sur Dom Guéranger, traducteur du Baluardo du cardinal d’Ottaviani, membre de l’association Una Voce pour la sauvegarde du latin et du chant grégorien, René Rancœur figurait au comité de notre Société depuis 1950. Il était lié à Pierre Lambert, dont il avait fréquenté la librairie. Se tenant à un rôle discret mais toujours actif, il a entretenu des relations confraternelles avec Maurice Garçon, avec Pierre Lambert, avec Jacques Lethève, son collègue à la Bibliothèque nationale, avec Pierre Cogny, et avec André Damien, notre président, auquel le liait une admiration réciproque. Ses contributions aux études huysmansiennes sont nombreuses et de grande qualité. Plusieurs d’entre elles sont publiées dans notre Bulletin, depuis son article sur « Huysmans et l’âme bénédictine » en 1966 jusqu’à la préface qu’il a donnée aux Propos d’un croyant grincheux en 1996. Il fut aussi le remarquable éditeur de la correspondance de Huysmans avec Cécile Bruyère (La Pensée catholique, n° 13, 1950 ; en plaquette aux Éditions du Cèdre).
   Agrégé d’histoire et de géographie, René Rancoeur avait commencé une carrière de professeur aux lycées de Quimper et de Nantes avant de rejoindre le corps des conservateurs de bibliothèques. Entré à la Bibliothèque nationale en 1945, il fut l’un des rédacteurs du Catalogue général. Longtemps affecté au département des Périodiques, il rejoignit le département des Imprimés en 1975, comme conservateur en chef, responsable du service des Publications, fonction qu’il occupa jusqu’à sa retraite en 1979. Collaborateur du Bulletin de la Bibliothèque nationale et du Bulletin du livre français, il fut de 1953 à 1996 l’éminent bibliographe de la Revue d’histoire littéraire de la France. Chaque année, lors de l’assemblée générale de la Société d’histoire littéraire de la France, il rendait compte, sous le regard attentif et reconnaissant du président René Pomeau, de son travail de bibliographe, énonçant, de sa voix claire et murmurée, les difficultés qu’il rencontrait, et qu’il surmontait. Dans sa maison de la rue de Richelieu, il fut à l’initiative d’une série d’expositions sur les écrivains français de la tradition catholique : Péguy en 1950, Lamennais en 1954, Barrès en 1962, Bernanos en 1978. Il avait inauguré la série avec Huysmans, en 1948 : le catalogue de cette magnifique exposition célébrant le centenaire de la naissance de notre auteur est resté un ouvrage de référence.
   Nous avions en René Rancœur un merveilleux ami. Infatigable et généreux, toujours prêt à dispenser son immense savoir aux chercheurs qui le sollicitaient, il était l’âme de notre Société. Il nous avait, il y a quelques années, fait don de sa bibliothèque huysmansienne, désormais conservée, avec celles du père Eugène et de Jacques Lethève, au Centre de recherche sur la littérature française du XIXe siècle, à la Sorbonne.

   Louis Raveton

   Nous citons l’hommage qu’a rendu Maurice Garçon en 1958, dans le numéro 26 de notre Bulletin, à l’un des membres les plus actifs et les plus assidus de notre Société :

   Fils d’avoué, il avait, jeune encore, été conduit par son père chez Alphonse Daudet et il avait évoqué pour nous, dans le cloître Saint-Séverin, le souvenir de cette première rencontre. Daudet, déjà malade, était préoccupé de faire respecter les dernières volontés d’Edmond de Goncourt, dont il était l’exécuteur testamentaire, et il avait chargé maître Raveton, le père de notre ami, de défendre ses intérêts, avec Raymond Poincaré, dans le fameux et difficile procès engagé contre la famille qui tentait de faire prononcer la nullité du testament. Daudet mourut avant que le procès ne fût terminé et l’avoué se trouva en relations avec J.-K. qui, après l’arrêt de la Cour d’appel permettant la création de l’académie Goncourt, en devint le premier président.
   Notre regretté confrère maître Raveton qui avait succédé à son père dans sa charge, resta toujours l’ami des écrivains. À la première génération des héritiers Goncourt, il avait vu succéder les remplaçants qui s’adressaient toujours à lui lorsqu’ils éprouvaient quelque embarras et qui écoutaient ses conseils éclairés avec une respectueuse reconnaissance. Il avait rendu de grands services à l’Académie de Paris et n’avait pas peu contribué à lui faire recueillir un legs précieux.
   C’était un homme aimable et plein de courtoisie. On aimait à l’entendre évoquer ses souvenirs et on ne le quittait jamais sans avoir appris quelque chose. Grand collectionneur, il avait réuni de précieuses curiosités. Sa bibliothèque renfermait des trésors dont l’un des joyaux était le manuscrit de La Cathédrale. Grand voyageur, il avait, dès sa jeunesse, fait un séjour dans les monastères du mont Athos. Toute l’Europe lui était familière et, délicat artiste, il passait presque chaque année plusieurs semaines en Italie, qu’il connaissait dans le détail.

   André Taponier (1869-1930)

   Né en 1869 à Beaumont, mort le 26 décembre 1930.
  Au cours de l’allocution prononcée durant l’assemblée générale de notre société en 1931, Lucien Descaves a rappelé le souvenir d’André Taponier (Bulletin, n° 5, août 1931) :

   Depuis sa dernière assemblée générale, notre Société a eu à déplorer la mort d’un de ses membres actifs, M. André Taponnier, mort des suites d’un accident, le 26 décembre 1930. Si je dis de M. André Taponnier que ce fut un de nos membres actifs, c’est parce que je n’oublie pas que nous lui devons les photographies de Huysmans le plus souvent reproduites et celles aussi que beaucoup d’entre nous préfèrent à la meilleure interprétation. Elles furent exécutées en 1904 et 1913, si je ne fais erreur, et l’une d’entre elles se trouve en tête d’un livre que nous avons dû faire retirer du commerce, conformément aux dernières volontés de Huysmans interdisant la publication de sa correspondance.

 
   Le petit-fils d’André Taponier, François Taponier, ancien trésorier de notre société, nous a laissé un témoignage attachant sur la personnalité de son grand-père :

   André Taponier, issu d’une très ancienne famille du genevois savoyard, naquit en 1869 à Beaumont en Haute-Savoie. Il fit ses débuts dans la photographie chez Fred Boissonnas à Genève et en 1895 créa son propre atelier à Reims où il fit la connaissance de Dom Augustin Marre, auxiliaire du cardinal de Reims, et abbé de Notre-Dame d’Igny, général des cisterciens. C’est à l'abbaye d’Igny que Huysmans fit sa retraite de conversion. En 1901, Fred Boissonnas, désireux de créer un atelier à Paris, proposa une association, à part égale, à son ancien collaborateur pour créer l’atelier Boissonnas et Taponier, situé 12, rue de la Paix, à Paris. En 1912, André Taponier, principal animateur et créateur artistique de cet atelier de grande renommée où passèrent entre autres les têtes couronnées de l’époque, la famille d’Orléans, des écrivains célèbres comme J.-K. Huysmans, des sculpteurs comme Troubetskoï, Bugatti, José de Charmoy, des artistes de théâtre et bien d'autres célébrités, racheta à Fred Boissonnas sa participation dans cette affaire. Victime d’un accident de la circulation le jour de Noël, André Taponier décéda le 25 décembre 1930. Son fils Pierre, qui travaillait à ses côtés depuis la fin de la Première Guerre mondiale, lui succéda, secondé par la suite par son fils Jacques. La vive concurrence rencontrée dans le domaine de la photographie, du fait de la vulgarisation des moyens techniques, ne permit pas d’assurer un développement rentable à cette activité et l’atelier ferma définitivement en 1958.

   André Thérive (1891-1967)

   Né à Limoges le 19 juin 1891, mort à Paris le 4 juin 1967, Roger Puthoste a enseigné pendant quelques années avant de se lancer dans la littérature, sous le pseudonyme d’André Thérive. Fondateur en 1930, avec Léon Lemonnier, du Prix du roman populiste, collaborateur de nombreux périodiques (Le Temps, Le Nouveau Siècle, Le Petit Parisien, La Revue des deux mondes) il est l’auteur de romans (Anna, 1932), de biographies d’écrivains recueillies en un volume (Moralistes de ce temps, 1948, rééd. 1958) d’essais portant sur la littérature et la linguistique (Querelles de langage, 1929) et d’un ouvrage remarqué sur Huysmans, paru en 1924. 

   Félix-Edmond Fabre lui a rendu hommage dans le numéro 53 de notre Bulletin, en 1967 :

   Qu’il nous suffise de rappeler qu’au lendemain de la guerre de 1914 […] André Thérive renouvela le genre romanesque et devint, avec Léon Lemonnier, le promoteur du « populisme », ce néo-naturalisme tout imprégné de piété pour les êtres « sans âme » qu’il décrivait dans une langue combien personnelle et qui ne laissaient pas de l’émouvoir profondément. Citons, parmi les œuvres marquantes de sa jeunesse : Le Plus Grand Péché, qui lui valut le Prix Balzac, Sans âme, Le Charbon ardent et cet étonnant Noir et or, un des documents les plus originaux sur la Grande Guerre.

   Citons encore […] Le Baron de paille, roman qualifié à juste titre de « huysmansien », et ces extraordinaires Entours de la Foi où Thérive, à la veille d’une mort brutale, condensait les éléments de sa philosophie religieuse.
   André Thérive, agrégé de l’Université, fut également un grammairien original, un puriste, soucieux néanmoins de ne pas voir le français devenir une langue morte.
   Mais c’est son rôle dans la fondation et le développement de la Société J.-K. Huysmans qu’il importe de souligner ici. En effet, dès après la guerre de 14, Thérive animait, sinon fondait, ce mystérieux Huysmans-Club qu’il révéla au grand public lettré dans un intéressant article des Nouvelles littéraires du 17 mai 1919 où il évoquait notamment les dîners huysmansiens qui se tenaient en grand secret dans des lieux « populistes » avant la lettre, comme le « Chariot d’Or », proche de la place d’Italie.
   Le bon grain ainsi semé ne devait pas tarder à lever dans le champ de l’activité littéraire et, dès 1924, André Thérive et Pierre Galichet eurent l’idée de donner une existence réelle au fantomatique Huysmans-Club. Ils entrèrent à cet effet en contact avec plusieurs huysmansiens notoires – sans grand succès d’ailleurs.
   Il fallut le retour sur soi-même de Lucien Descaves, jusque-là hostile mais impressionné par la mort de Georges Landry pour que la Société J.-K. Huysmans prenne corps officiellement. On sait la suite. Mais il n’est pas exagéré de dire que Thérive fut véritablement le père de la Société. Il ne cessa pas, depuis lors, d’en être l’un des ferments les plus actifs.
   Il avait publié dès 1924 un J.-K. Huysmans, son œuvre, aux Éditions de La Nouvelle Revue critique, qui est une des rares études consacrées à la philosophie de Huysmans, le dolorisme. Il récidiva en 1966, après d’innombrables articles parus dans la presse sur l’auteur d’En route, en préfaçant, avec quelle profondeur d’analyse, un choix de textes de Joris-Karl paru chez Bloud et Gay.
   Notre ami fut, cela va sans dire, un des assidus des « Jeudis de la Reine Christine » et chacun de nous se souviendra avec émotion de ses interventions toutes pleines de curiosité attendrie pour les moindres détails de la vie et de l’œuvre de Huysmans. […] Notre Société perd en lui, outre son véritable fondateur, un huysmansien dont l’urbanité et la droiture, en dehors même de ses mérites littéraires, ne laisseront que des regrets.

   Gustave Vanwelkenhuyzen (1900-1976)

   Né en 1900, mort le 28 janvier 1976.
   Pierre Cogny a retracé sa carrière dans le numéro 66, paru en 1976, de notre Bulletin :

  Membre et ancien directeur de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, il était de la grande tradition de ceux dont il connaissait admirablement l’histoire, je veux dire les écrivains naturalistes de nos deux pays. Il venait de franchir tout juste le cap des soixante-quinze ans et son activité intarissable nous faisait penser à lui comme à homme jeune, ce qu’il était en réalité par la vigueur de sa pensée et la fraîcheur de ses enthousiasmes.
   Tel nous l’avions vu au cours d’un banquet huysmansien qu’il présidait il y a vingt-cinq ans, rue Reine Christine, tel il nous sera apparu jusqu’au jour de sa mort qui, par sa brutalité, a surpris ceux qui l’aimaient : elle a été annoncée, en effet, sur le bulletin même de souscription au livre d’hommage qui devait lui être remis pour son anniversaire.
   Tous les chercheurs huysmansiens auront eu à recourir à lui et jamais ils n’ont été laissés sur leur faim : une réponse aussi prompte que précise résolvait tous leurs problèmes et sa bonne grâce pleine d’humour ne laissait jamais supposer qu’on ait pu l’importuner.
   Il laisse une œuvre considérable, dont nous ne pouvons citer que les titres qui nous intéressent directement : L’Influence du naturalisme français en Belgique de 1875 à 1900 (Bruxelles, La Renaissance du livre, 1930), J.-K. Huysmans et la Belgique (Mercure de France, 1935), Insurgés de lettres (Paul Verlaine, Léon Bloy, J.-K. Huysmans) (La Renaissance du livre, 1953), J.-K. Huysmans. Lettres inédites à Camille Lemonnier (Droz, 1957), J.-K. Huysmans. Lettres inédites à Jules Destrée (Droz, 1967). En 1975, il publiait, chez Droz, son dernier livre : André Gide. Correspondance avec Albert Mockel.